Chapitre V : La dernière phase


"Le but du commodore Goodenough et de ses petits croiseurs légers à la bataille du Jutland n'était certes pas de détruire l'escadre allemande, mais d'informer Jellicoe des mouvements de l'ennemi et lui, contrairement à l'amiral Beatty, accompli sa mission à la perfection."

(Correlli Barnett, The Swordbeares)


    Peu de temps après la disparition des cuirassés italiens derrière le nuage de fumée artificielle généré par les contre-torpilleurs de la 7a squadriglia, Cunningham en personne, selon ce qu'écrivit le commandant George Stett en 1944, repéra quelques croiseurs italiens au loin sur tribord donnant l'ordre suivant : "Il y a un autre bâtard ! Tirez-lui dessus !". Après cinq minutes de silence, l'artillerie principale du Warspite ouvrit à nouveau le feu à 16h09, réalisant 6 tirs par tourelle jusqu'à 16h10, dirigés en réalité contre les quatre contre-torpilleurs de la 12a squadriglia, qui s'éloignèrent bien vite sans dommage et se dérobèrent à la vue du cuirassé anglais.

    À 16h10, le navire amiral britannique émit un message à tous les avions et navires de l'escadre leur demandant la position des cuirassés ennemis. Le message "Engagez l'ennemi", plutôt laconique, fut ensuite envoyé par le Warspite aux destroyers après que les manœuvres d'attaque menées par les 7a et 12a squadriglie, qui se trouvaient respectivement à 20000 et 25000 mètres des cuirassés britanniques, aient été interprétées correctement. Un message plus précis fut renvoyé à 16h12 : "Contre-attaquez les contre-torpilleurs ennemis". Enfin, des messages émis à 16h13 et 16h14 donnèrent l'ordre aux unités du 2th squadron de marcher à la vitesse maximale et d'engager les contre-torpilleurs ennemis le plus tôt possible.

    À 16h12, le Warspite, tandis qu'il filait 17 nœuds, vit jaillir subitement des colonnes d'eau autour de lui. Le navire anglais accosta immédiatement sur tribord, manœuvre exécutée à 16h15 et observée par le Freccia qui en référa sans délai à Campioni. Les Anglais pensaient, malgré la différence en terme de hauteur et durée des colonnes d'eau provoquées par les obus de 320 mm et de 203 mm (respectivement 60 et 48 mètres pour 14 et 9,5 secondes), d'être à nouveau sous le feu du Cesare et du Cavour. En réalité, c'est le Zara qui ouvrit le feu, profitant d'une ouverture dans le voile de fumée créé par le gruppo Pola et les contre-torpilleurs. Le tir italien (composé de 6 salves, dont la dernière tirée à 16h17) s'approchait de plus en plus du navire amiral, jusqu'à l'encadrer avec une salve à 16h17. De son côté, le Warspite, en plein virage, se tut durant tout le temps du tir du Zara, obligeant encore une fois le Malaya à tirer au-delà de la portée de ses canons, tirant deux salves à 16h12 avec les tourelles A, B et Y, et trois autres coups à 16h17, toujours trop courts.

    La confusion continua de régner souveraine dans la formation anglaise, au point que les Britanniques affirmèrent avoir fait l'objet, à ce moment-là, d'une attaque aérienne inexistante, en plus du tir sporadique de quelques unités majeures italiennes.
    C'est aussi à ce même instant que doivent être évoqués, du point de vue historique, les dommages sur tribord du château du Warspite provoqués par un nuage d'éclats qui balaya la passerelle de navigation, attribués par la suite à une bombe aérienne de 50 kg qui explosa le 12 juillet 1940 près du cuirassé, et qui n'apparaissent pas par contre dans les rapports contradictoires rédigés durant les deux ans qui suivirent la bataille. La description technique des dommages rédigée par le Génie Naval par la Royal Navy indique en fait un unique point d'origine des éclats, localisé à 20 mètres du navire, tandis que les rapports sur les attaques aériennes de cette journée parlent de distance minimales de 300 yards (274 mètres) entre le cuirassé et les points de chute des bombes de la Regia Aeronautica.

    De nouveau, à 16h16, 16h19 et 16h20, le Warspite renouvela l'ordre d'"engager les contre-torpilleurs ennemis le plus tôt possible" à ses destroyers. Le cuirassé anglais évita de justesse, à 16h20, la collision avec le destroyer Decoy, lancé à 32 nœuds et qui venait de virer, sur l'ordre de son chef de flottille, de 60° sur bâbord dans le but de réduire le temps d'engagement. Les unités légères anglaises, qui s'étaient imméditement portées sur la gauche de la division des navires de ligne, commencèrent à ouvrir le feu avec leurs tourelles de proue les contre-torpilleurs italiens de la 12a squadriglia qui lancèrent à leur tour, à 16h22, sur un bêta de 30° et à 14 000 mètres de distance, 4 torpilles depuis le Corazziere et l'Ascari qui jugeaient alors qu'ils se trouvaient en position favorable. Tout de suite après, le chef d'escadrille, le capitano di vascello Carmine d'Arienzo, remarqua que les unités majeures britanniques viraient vers leurs destroyers, puis, tout de suite après, la Mediterranean Fleet inversa sa route.
    En fait, les italiens avaient observé correctement les manœuvres de l'ennemi car le Warspite vira à 16h25 du cap 319° au cap 309°, s'éloignant vers le sud et marchant à une vitesse de 20 nœuds à 16h27.
    Tandis qu'une torpille manqua de peu (narrowly missed) le Mohawk et que deux autres passèrent devant la proue du Nubian, les quatre contre-torpilleurs italiens se replongèrent dans la fumée générée par eux-mêmes un peu plus tôt, et, contrairement à ce qui est indiqué sur le graphique illustrant le premier des deux volumes de l'Ufficio Storico della Marina Militare dédiés aux actions navales en Méditerranée, continuèrent vers le Nord et non vers le Sud-Ouest, navigant de conserve avec l'escadre britannique, désormais réunie, qui naviguait "en formation très serrée", comme pouvait l'observer l'hydravion du Da Barbiano, avec "les destroyers sur l'avant, les cuirassés et croiseurs en seconde ligne".

    Durant la demi-heure suivante, les unités italiennes firent des apparitions entre les bacs de fumée pour tirer au total 400 coups contre 60 salves ennemies, soit 250 obus tirés par les croiseurs et destroyers adverses, chiffre confirmé par les rapports de mission britanniques. En effet, comme le déplora le commandant du destroyer Hostile : "À des distances supérieures à 8000 yards et en condition de combat, le tir isolé de chaque navire est complètement inefficace (completely ineffective)". Cette phrase provoqua, au retour, la fureur de Cunningham, ancien commandant de destroyer, qui obligea les équipages des destroyers anglais à effectuer, entre juillet et août 1940, un grand nombre d'exercices de tir. Le feu des destroyers anglais fut plutôt faible durant cette journée du 9 juillet, au point que l'une des unités les plus actives, le Stuart, ne tira en tout que 58 coups, soit 6,76% de son emport en munitions, tandis que le Hero, par exemple, se limita à 47 obus. Du côté des croiseurs, le Neptune tira lors de la seconde action contre les croiseurs et contre-torpilleurs italiens 382 obus de 152 mm; le Sydney tira, quant à lui, 411 coups du même calibre durant la journée.



Le croiseur lourd Zara tire ses dernières salves, il est 16h45.


    Après une dernière intervention des navires de ligne anglais entre 16h38 et 16h41, durant laquelle le Warspite tira 7 salves de 152 mm contre un contre-torpilleur et le Malaya une salve de 381 mm avec les tourelles A et B à 18 000 yards (sans résultat), à 16h45, le Lanciere sortit de la couverture de fumée et lança trois torpilles contre ces deux cuirassés anglais. Tout de suite après, les unités italiennes virèrent sur bâbord et s'éloignèrent. Le tir anglais cessa à 16h53, même si le destroyer Hasty tira encore 6 salves à la distance maximale contre un contre-torpilleur italien à 17h08.
    À 16h56, une torpille passa près de la proue du destroyer Ilex, tandis qu'à 17h00, deux torpilles passèrent devant et sous le Decoy sans le toucher, car elles étaient réglées pour exploser à profondeur plus importante.

    Durant toute cette phase, la 12a squadriglia maintint informé le Comando Superiore in Mare sur la route de l'escadre adverse, chose qui favorisa sans aucun doute Campioni, lequel, après avoir ordonné de cesser l'utilisation des fumigènes à 16h24, avait par la suite reformé la ligne de file avec le gruppo Pola, tandis que le Cesare parvint à développer 25 nœuds à 16h45.
    Vers 17h00, Campioni, toujours soumis à l'observation des avions de reconnaissance britanniques (qui se trouvaient hors de portée de ses armes anti-aériennes) et qui ne pouvait certainement pas imaginer le problème de communication au sein de l'escadre adverse, pensa, après les confirmations réitérées par les Ro.43 et par les contre-torpilleurs en ce qui concerne la route divergente suivie par les Anglais depuis 16h00, que ces derniers devaient avoir subi des dommages plus importants que ce qui avait été apprécier par les Italiens et que les circonstances ne justifiaient pas une reprise de la bataille.
    L'hypothèse d'une recherche nocturne de l'ennemi, matériellement impossible pour les contre-torpilleurs qui avaient participé au combat, car il leur restait, après deux jours de navigation, une moyenne d'à peine 50-60 tonnes de mazout, et presque plus d'eau pour les chaudières, et qui aurait du être effectuée par trois squadriglie de contre-torpilleurs ravitaillés en Italie le 9 juillet et qui étaient arrivés à Capo dell'Armi vers 20h00, fut finalement écartée, du fait que, après la tombée de la nuit, plus aucune nouvelle concernant la route et la position de l'escadre ennemie n'était parvenue.

    De son côté, Cunningham, après avoir donné l'ordre à l'Eagle, à 16h29, de "faire décoller tous les avions torpilleurs possibles" et de lancer un hydravion Walrus du Liverpool (catapulté à 16h46, mais qui ne repéra rien), réussit finalement à prendre contact avec son propre Swordfish à 16h47, une heure après son décollage. L'appareil, cependant, devant la question posée par l'amiral britannique : "Dites-moi où se trouve l'escadre de bataille ennemie ?", ne put donner, à 17h00, que la situation constatée à 16h30, sans apporter de réponse au problème tactique du commandant de la Mediterranean Fleet.
    La détection, à partir de 16h45, des premières patrouilles de bombardiers italiens (qui allaient commencer à larguer leurs premières bombes, plutôt imprécises et dispersées, d'ici 5 minutes), n'inquiéta pas plus que çà le commandant supérieur britannique. Cunningham ordonna cependant, à 17h00, à ses navires de ligne de manœuvrer indépendamment, de manière à ce qu'à 17h05, les cuirassés marchent à 1000 mètres l'un de l'autre, le navire amiral servant de référence.
    Après avoir ordonné, à 16h56, au Stuart et à ses deux grégaires de ne pas traverser le nuage de fumée adverse, malgré l'avis contraire du commandant de ce destroyer communiqué à Cunningham trois minutes avant, ce dernier reçut finalement à 16h59 un premier rapport des destroyers rapides du 14th squadron qui avaient franchi l'écran de fumée alors que la division de Tovey avançait péniblement devant ce mur. Malgré tout, les unités légères anglaises ne repérèrent rien.

    À 17h13, le commandant de la Mediterranean Fleet transmit à l'Amirauté un nouveau message, le premier depuis 15h42, communiquant : "En référence à mon message de 15h42. Après une action brève et confuse avec quantité de croiseurs armés de pièces de 203 et 152 mm et de contre-torpilleurs appuyés par deux navires de ligne, l'ennemi s'est retiré derrière un voile de fumée générée par les contre-torpilleurs. Les avions torpilleurs ont attaqué, mais le résultat est encore inconnu. L'HMS Warspite a mis un coup au but à grande distance sur un navire de ligne. L'ennemi semble faire route au cap ... (illisible) et je le suis à vitesse maximale. Ma position à 17h15 est 038° 15' N 017° 20' E".
    En réalité, à 17h23, les doutes anglais concernant le cap réellement suivi par les Italiens persistaient, si bien que le navire amiral britannique transmit le message "Silence radio" à tous les navires et avions de l'escadre, dans le but de capter un quelconque signal ennemi.
    À ce moment là, l'escadre britannique se dirigeait vers Punta Stilo, sur une route divergente (319°) par rapport à l'escadre italienne, qui marchait au cap 230° à 20 milles de distance des navires anglais. Chose pour le moins étrange, les avions de reconnaissance britannique communiquèrent régulièrement à leur navire amiral, à 17h21, 17h23, 17h28 et 17h31, la route exacte que suivait l'ennemi, à travers 4 messages tous indiqués comme reçus et compris selon le Record of Signal Received by the Commander-in-Chief. Aucun de ces messages, pourtant, selon ce que Cunningham affirme dans son rapport final, ne lui parvint.

    A priori toujours privé d'information, le Warspite mit un terme à la poursuite à 17h37, virant vers le sud avec la division de croiseurs, le porte-avions et les destroyers, transmettant à 17h50 à l'Eagle, qui terminait alors les préparatifs pour envoyer une troisième vague formée de seulement 6 avions, l'ordre de reporter le décollage des appareils. À 17h51 suivit l'ordre, en provenance du porte-avions et à destination de ses appareils, de revenir à bord.
    À 18h01, finalement, Cunningham transmit un autre message à l'Amirauté annonçant que : "L'ennemi se retire vers ses bases à une vitesse supérieure à ma vitesse maximale. La première attaque des avions torpilleurs a été un échec (abortive), la deuxième vague annonce avoir touché un croiseur. L'escadre a été lourdement bombardée en vue des côtes. Je me dirige maintenant au sud de Malte pour ravitailler les destroyers. Action décevante (A disappointing action). J'ai absolument besoin (badly need) d'un navire de bataille plus rapide et de plus d'avions".

    L'échange de messages en clair entre les amiraux Paladini et Campioni entre 19h44 et 20h15 durant lequel les commandants des deux escadres italiennes se félicitaient pour l'appui réciproque et pour la conduite de l'action eut beaucoup d'effet au sein du petit état major de la Mediterranean Fleet, au point de l'induire à écrire dans son rapport préliminaire que :"... le tir des croiseurs et des cuirassés ennemis était d'un niveau remarquablement élevé" et qu'il avait été impossible d'empêcher les Italiens de faire ce qu'ils voulaient, vu qu'ils disposaient "... d'une marge de vitesse d'au moins 5 nœuds".


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