Chapitre II : La phase initiale



"C'est de l'intérieur de la Regia Marina qu'émergea une exigence inéluctable : le moment de vérité est arrivé, l'épreuve suprême, comme on le disait autrefois, qu'il s'agisse de la première expérience d'un adolescent ou d'une bataille navale. Soixante-quatre ans après Lissa, au terme de tant d'expériences partielles et encourageantes, mais pas définitives, la Nazionale était arrivée en final contre le Brésil"

(Andrea Tani, Quattro interventi su "I sette minuti di Punta Stilo", Rivista Marittima, décembre 1998)






    La confusion des rapports anglais est par essence inévitable, de la même façon que les reconstructions, étant donné qu’aujourd’hui encore deux contradictions subsistent, selon les sources, au sujet de l’ordre des navires dans la file des navires anglais, composée pour certains du Neptune, de l’Orion et du Sydney, alors que pour d’autres c’était le Liverpool qui était en tête, suivi de l’Orion et du Sydney.

    Sur les documents anglais est également signalé un bombardement italien à haute altitude à 15h00, qui n'eu en fait pas lieu, de même que le début du tir des navires italiens est signalé à 15h14, alors que les deux Garibaldi commencèrent à tirer à 15h20 à une distance de 20000 mètres de leur objectif, suivis, une minute après, des contre-torpilleurs de la 9a Squadriglia comme le confirment, d’autre part, les rapports britanniques initiaux. On ne comprend pas d‘ailleurs pourquoi la division de Tovey aurait du subir, quand bien même uniquement sur la carte, six minutes d’exposition supplémentaire.

    La relation habituelle de 1948 et toutes les sources anglaises successives (d’ailleurs plutôt éparses) affirmèrent, en outre, que les croiseurs anglais furent durement impliqués par le tir des 203 mm des 4 Zara, tandis que les rapports de mission du Neptune et du Liverpool reconnaissent sans difficulté que leur division affronta, en tout et pour tout, les deux seuls Garibaldi. Mieux encore, le commandant du Neptune se félicita dans son rapport personnel d'avoir su distinguer, grâce à une étude attentive, la silhouette des unités de la division italienne par rapport à celle, similaire, des deux Cavour.

    Les sources des deux protagonistes concordent cependant sur l'heure de réponse des croiseurs anglais. La première unité à ouvrir le feu fu le Neptune, à 15h22, suivi une minute plus tard par le Liverpool (qui visa un contre-torpilleur) et le Sydney. L'Orion, navire amiral, unit finalement son tir à celui des autres croiseurs de sa division à 15h26, tandis que l'ensemble du 7th Cruiser Squadron augmenta sa vitesse à 28 noeuds à 15h23.

    Le Neptune remarqua que le feu dirigé contre lui à 23000 yards (20930 m) l'avait encadré "almost at once", déplorant également de se retrouver, de temps en temps, sous le tir constant ("steady fire") des contre-torpilleurs ennemis sans pouvoir répliquer, puisque son armement secondaire de 102 mm n'atteignait pas la portée des 120 mm italiens.



Le Garibaldi, premier protagoniste, avec son sistership de la VIIIa Divisione, de la phase de feu à Punta Stilo.


    La dangerosité du feu "des modernes canons de 120 mm" des unités de la 9a Squadriglia fut aussi signalée via radio par Tovey à son commandant supérieur en mer. A 15h24, le Neptune nota, enfin, qu'il se trouvait sous le feu des cuirassés italiens et qu'un "obus de gros calibre explosa à proximité immédiate du navire, endommageant la catapulte et l'hydravion, et qu'un éclat probablement de 305 mm fut par la suite retrouvé à la base de la catapulte". En réalité, les croiseurs anglais ne subirent rien d'autre, à ce moment-là, que le tir des 152 mm (tout au plus) de la VIIIa Divisione. L'affirmation du commandant de l'unité anglaise peut sans aucun doute être mise sur le compte de l'excitation de la bataille.

    Les comptes-rendus britanniques sont tous d'accord sur ce point, observant que "nos croiseurs, incapables d'atteindre la portée des navires adverses ("outranged") et se trouvant sous un feu nourri, furent contraints de se désengager" à cause de la "remarkable accuracy" et de l' "accurate fire" italien. La manoeuvre de désengagement fut observée aussi bien par la VIIIa Divisione que par la Va arrivant, formée des cuirassés Cesare et Cavour (... les croiseurs ennemis viraient sur la droite), et par l'hydravion du Da Barbiano, qui, après avoir transmis "J'ai vu nettement le troisième croiseur de la formation touché", nota : "l'ennemi s'est replié lorsque le tir est devenu très dangereux".

    A 15h21, le Malaya, qui était capable de développer une vitesse supérieure aux 19 noeuds du Royal Sovereign, reçu l'ordre de marcher indépendamment à la vitesse maximale pour se joindre le plus tôt possible au navire amiral et aux contre-torpilleurs Hyperion, Hereward et Hero.

    A 15h23, les deux croiseurs de la VIIIa Divisione signalèrent l'apparition de deux ou trois cuirassés anglais à l'horizon, s'acquittant ainsi de leur mission principale d'exploration. A 15h26, enfin, le Warspite arriva à portée de tir des croiseurs italiens et ouvrit le feu avec ses gros calibres. Il était "nécessaire d'alléger la pression sur ses propres croiseurs qui était bien inférieurs en nombre". Le cuirassé britannique tira alors jusqu'à 15h30 dix salves au relèvement 265° à la distance initiale de 26400 yards (24000 m) et avec une inclinaison estimée de 100° à droite contre un croiseur italien, estimant l'avoir touché avec la dernière salve tirée avant de virer à droite pour permettre aux deux autres navires de bataille anglais de se rapprocher de lui.

    Le Warspite exécuta, en d'autres termes, un tir par tourelles en ouvrant le feu avec une pièce tandis que l'autre canon était rechargé. Ce système, typique de la doctrine navale anglaise, assurait un volume de feu constant, tout en diminuant de moitié la bordée théorique destinée à être mise en oeuvre dans sa totalité seulement quand les distances se seraient réduites, lors de la phase décisive de l'action.

    La VIIIa Divisione, cible des tirs de 381 mm ennemis, qui se révélèrent tous trop longs, poursuivi sa route et son tir contre les croiseurs anglais (qui cessèrent de tirer entre 15h30 et 15h31, s'étant alors portés à 23700 yards de distance de leurs homologues italiens après avoir développé un volume de feu relativement modeste, étant donné que le Neptune tira 136 coups de152 mm au total, tandis que le Liverpool se limita à trois bordées seulement) jusqu'à 15h32, lorsque, "ayant vu le gros des forces nationales se diriger vers l'ennemi avec décision", vira à gauche, passant avec une manoeuvre "brillante, dans le faible intervalle entre le groupe Cesare et le groupe Pola sans les gêner et se dirigea vers le nord".



Les croiseurs lourds de la Ia Divisione navigant à vive allure pour se porter à la distance de tir, le 9 juillet 1940.
Au premier plan, le Fiume, puis de droite à gauche en arrière-plan : le Gorizia, le Pola et le Zara.


    Durant cette phase eu lieu l'une des vicissitudes les plus curieuses de l'action. Selon certains comptes-rendus rédigés à partir de décembre 1942, une salve de la tour X du Warspite aurait incendié à 15h27 l'un des deux hydravions Swordfish du navire amiral, obligeant le personnel à le jeter à la mer en dix minutes. Le témoignage précis du pilote de l'hydravion de bord et l'étude des matricules des appareils anglais mirent en évidence, par ailleurs, que le navire amiral anglais disposait, en réalité, d'un seul hydravion, catapulté à 15h48, et qu'aucun appareil de ce type ne fut perdu le 9 juillet ou dans les jours qui suivirent.
    Le rapport du Malaya affirme par contre que l'hydravion de ce bâtiment, et non celui du navire amiral, tenta de décoller à 15h21, mais la catapulte se coinça sur le côté gauche retenant ainsi l'appareil qui fut ensuite endommagé à 16h08 (sans pour autant être détruit, puisqu'il reprit du service en août avant d'être radié en 1943) par le tir de la tourelle Y.

    A 15h33, le Warspite identifia les deux croiseurs de la IVa Divisione, tirant contre eux quatre salves de 381 mm (16 coups en tout) de la distance de 21900 (19930 m), ayant jugé que ceux-ci tentaient peut-être de contourner de la formation anglaise (ce qui est improbable vu que cela aurait demandé, dans la meilleure des hypothèses, pas moins de 2h30) pour attaquer le groupe de l'Eagle.

    Les deux navires italiens répondirent au tir par une seule bordée dans un but plus psychologique qu'autre chose, et virèrent à gauche en s'éloignant un court instant vers le sud pour reprendre ensuite une direction de marche Nord-Ouest, se plaçant à la poupe de la Va Divisione.

    A 15h36 le navire amiral anglais tira encore deux salves contre l'Abruzzi à la distance estimée de 23000 yards (20930 m, mais en réalité elle était bien supérieure), avant de cesser le tir tout de suite après. Il commença alors une série de manoeuvres pour réduire la distance qui le séparait des deux autres cuirassés britanniques, alors à 7,5 (Malaya) et plus de 8 (Royal Sovereign) milles de distance. L'intention de Cunningham de regrouper toutes ses forces avant de s'engager est mise en évidence par la réduction de vitesse du Warspite de 17 à 15 noeuds à 15h36, et par le message transmis à Tovey à 15h48 : "Désolé pour le retard mais nous devons appeler des renforts".



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